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extrait de "Achevé d'imprimer"

 

Le miroir
 
 
Un chemin étroit, sinueux et abrupt arpente la colline et nous conduit, moi et moi, au sommet d’une falaise qui surplombe la mer. Au fur et à mesure que nous progressons dans notre ascension vers la crête, les mouettes rieuses se changent en corbeaux couards. Bientôt j’atteins le sommet et là, au cœur du doute, parmi le vent du large, je me campe face à face avec mon double, parfaitement moi-même et en même temps tellement autre. Dans un ciel gris pâle, les corbeaux hurlent et nous ceignent par milliers.
Les yeux au fond des yeux, je m’écoute survivre, et tente de rompre la durée pesante qui m’étreint et m’oppresse par une respiration sourde, hachée, mutilée. Ce corps, de matières déjà pourrissantes, me conduit vers l’inconnu en traversant l’immonde, la monstrueuse, la douloureuse, l’effrayante décrépitude. Face à moi se dresse un vieillard incapable de me dire pourquoi… pourquoi, j’imagine aujourd’hui que l’on puisse envisager de tuer les gens qu’on aime !
 
 Après un temps de lutte et d’incertitudes, le soir bêtement s’avance et reprend ses droits, brandissant la nuit glacée, en arme de poing, comme une menace.
 C’est un temps d’eau forte. Les battements d’ailes des oiseaux tissent un rideau de contre-jour qui burine mes deux corps accolés. Le vent berce les tamaris et s’approprie les mots restés en suspension autour de nous pour me raisonner.
 
 Il est l’heure où l’on ne sait plus rien. Je suis resté si longtemps au ras du roc, face à l’impudeur de la mer me dupant avec des vagues gémissantes, devant ce miroir qui dévoile sournoisement, avec la même intensité de brûlure que produirait une langue de sel fouillant les entrailles d’une plaie, son véritable visage ; celui du trop tard.
 Lentement je m’anime, j’esquisse des gestes, des pulsations d’yeux, je risque des lambeaux de rêve, puis dans un ultime déchirement de papier, j’extirpe de moi la partie d’ombre qui me terrorise et la maintiens à bout de bras au dessus de la falaise.
 
Je t’ai jouée au champagne d’une illusion, lui dis-je, moi, pour l’infime possibilité de lueur d’un matin dans tes yeux. Et tes yeux m’ont retenu au tréfonds d’un espoir d’où je surgis, tel un reflet, pour déposer à tes pieds ce temps qui dépareille mes nuits, cet abrupt dans l’ordre de mon sang … Aujourd’hui, je reprends l’aile des saisons mouillées. Peut-être, qui le sait, la jambe entrevue au bout du corridor, peut-être avait-elle des choses à taire ? des chemins d’infortune, des choses dont la respiration même accuse tout le ciel d’Italie. Où sont mes jours coquelicots ? Tu lespris entre tes dents et le monde perdit mon âge. J’ai le temps cinglant de ton sourire dans mes flancs comprends-tu ? Je veux croire à l’incroyable. Je veux hurler l’indicible. Je veux engrosser la damenoire de mes angoisses et lui faire un enfant blond. Je veux simplement sentir sa main quelque part sur mon univers avant de la couper. Je veux confier à l’oreille des « dires » inavouables.
Je remets en cause cette nuit profonde où j’ai ciselé, à même la pluie, l’or-chair d’une présence ; une et indivisible comme l’artère rouge d’un cinéma sans nom quelque part en vadrouille dans l’enceinte de nos corps… Souviens toi, dis-je encore, nous étions, toi et moi, à moitié endormis bâillonnés de solitude dans ce concert de Beethoven. Il y avait la corde de guitare qui jouait dans le vent et déchirait le soleil par petites lampées. Tu étirais ton corps sous mes arpèges, tu me regardais faire, tu t’étirais à l’infini… à perte.
 
Mais le visage du miroir suspendu dans le vide se mit à rire de plus en plus fort, jusqu’à ce que je le laisse choir et le regarde, libéré, disparaître corps et âme dans les ténèbres.
 
 
 
 
 
 
Tu es d’aimer
 
 
 
 
            …Les rires juvéniles et malicieux du soleil levant sur mon corps me réveillèrent. J’avais dormi, coiffé par l’abondante chevelure de quelque tamaris qui me couvait de son ondulante mouvance. Tout semblait vrai ; le fouettement des branches, le chant des oiseaux, le grincement de mes paupières et en même temps, tout semblait illusoire ; le bleu du ciel, le battement de mon cœur, avec l’envolée de mots multicolores qui m’encerclaient. Dès lors, je me réfugiai dans une contrée où le réel et l’imaginaire consommaient leurs épousailles ; la soupape de sécurité qui me permettait d’éliminer le surplus et d’espérer encore. Là, sans trop chercher, j’étais certain que tout resurgirait. Il me suffisait d’attraper un bout du fil et de tirer.
 
Je m’assis sur le sol, sans bruit, les yeux posés sur l’horizon, le regard vague. Une armée de chardons bleus, venue on ne sait d’où, se mit en marche, avec la ferme résolution d’égratigner le jour. A mes cotés, ma mère qui connaissait l’éphémère beauté de son propre corps et la fragilité de sa peau, venait d’apparaître. Elle n’osait pas bouger, et se contentait de regarder les chardons agressifs escalader mon buste pour atteindre mes yeux, en retenant sa respiration, de peur d’en accélérer la progression. Le cheminement des piquants ouvrait des failles d’où jaillissait le sang maculant mon visage, jusqu’à ce qu’il fût méconnaissable. Alors elle lâcha un grand cri de terreur et comme par enchantement tout disparut. Toujours assis, je lui souriais, apparemment intact.
 
            Soudain, ombre et lumière s’alternèrent mécaniquement de plus en plus vite et firent en sorte que notre refuge devînt vulnérable. Ma mère sentit l’odeur du froid tomber sur elle comme la nuit sur la ville et le doute enfouir ses racines en son sein en étirant son feuillage au-delà de son corps. Juste à son coté, je restais figé.
-Il se trouvera toujours, luidis-je du regard, un amateur de chant pour crever l’œil de l’oiseau des cages. Ainsi, le cristal de sa voix apaisera, une fois encore, la conscience du bourreau.
-         Ne peux-tu pas supprimer les cages, demanda-t-elle ?
 
      Entre nous, s’installa un langage incompréhensible fait de gestes et de mots incohérents. La voix parvenait jusqu’à nos oreilles sans que nos lèvres ne remuent et quelques secondes après, malgré les efforts d’expression de nos visages et les grimaces de nos bouches, aucun son ne sortait. Nous étions dans une autre dimension, un monde qui tournait au ralenti où nos sens étaient sollicités séparément : Margueritte, ma mère, hallucinait !
Elle était la proie d’un monstre impitoyable qui détenait toutes les solutions sans en lâcher aucune. Il lui fallait se battre pied à pied, maux pour maux, afin d’obtenir l’espoir d’une échappée possible. Une issue vers l’inconnu. Peut-être sans issue ? Peut-être la folie ?
Il lui fallait devenir cette porte ouverte sur la mer ; un incontournable retour sur ce « soi-mère », sur soi-même. Elle disposait, pour ce faire, de musiques surgies de la nuit, de bouts de doigts aux gestes de caresses incendiaires. …La sortie…
-         Nous sommes tous des enfants, lui murmura – de la pointe de ses aiguilles - l’odeur du temps. Le plus souvent des enfants qui se cherchent ou se fuient. Nous en éprouvons parfois une certaine honte car nous confondons facilement enfance et naïveté, stupidité et avidité. Il y a une grande différence entre croire et faire croire.
 
Néanmoins, elle voyait mon visage se rider lentement, irrémédiablement, jusqu’à devenir vieux, et cela l’effrayait. Qui pouvait jouer ainsi avec nos âges, avec notre apparence ? Qui était assez cruel pour troquer la jeunesse contre l’hiver ? Quelle était la dimension exacte de l’abandon ? Le miroir ne se contentait-il pas de montrer l’envers des choses ? Prédisait-il l’avenir seulement dans un code de mémoire immédiate ? Mettait-il en évidence les limites de l’imaginaire qu’il nous aurait fallu repousser pour parvenir à recouvrir la nudité d’un moi suffisant et haïssable ?
 
            Un coup de canon, comme une irruption d’ailes la fit sursauter. Elle fut subitement envahie par un sentiment de lassitude et de déception.
Le vide coulait en elle et l’envahissait un peu comme une eau de source aurait empli une bouteille. La sensation désagréable d’inutilité installait dans ses yeux l’insécurité, la violence et la panique. C’était bien évidemment de la férocité affective qu’il s’agissait. Il lui fallait ouvrir les mains et croire pour être crue.
 
A présent, nous squattons la mémoire comme on le ferait d’un bateau poubelle que les fantômes désertent et qui finit sa lente décomposition dans un môle du port de Marseille, ou d’ailleurs. Nous nous sommes réfugiés là pour échapper aux oiseaux qui, depuis longtemps déjà, ont vu leurs corps se recouvrir d’écailles et qui, très agressifs, crachent des pierres, des serments d’ivrogne et viennent juste avant le sommeil, pour nous dévorer la langue et nous ôter le goût salé des larmes et de la joie. Nous nous camouflons dans l’espoir de leur échapper. Ici, la raison est interdite.
-         Peut-être, lance Margueritte qui passe dans une pièce voisine tout en faisant des pirouettes,  peut-être t’ai-je trouvé quelquefois démâté, à la dérive et je t’aurais remorqué pour que tu comprennes que je suis ton fardeau secret : celui qui dérange et bouscule l’ordre des choses.
 
Et si tout s’arrêtait, d’un coup. Si elle disparaissait de mon monde… Mais Margueritte ne cesse pas de danser, la voix sertie de pierres précieuses. Elle remue lentement ses bras-ailes, comme la nuit au fond d’un regard. Son chant incantatoire fait pousser ses jambes et l’envole peu à peu : nous avons volé le feu, la mer…J’ai dressé un large chapeau noir sur un masque qui te ressemble. Il nous est impossible de faire marche arrière.
 
Tuer d’aimer, comme le silence anéantit le secret et s’en nourrit: tu es d’aimer. 


Pour en savoir plus Rendez-vous sur le site:  
www.marcel-baril.com
 
 
 
 
 
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