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LE MOULIN

Le moulin

 

 

 

La nuit est maintenant bien avancée. J’observe quelques chauves-souris qui traversent le       cadre de vue que m’offre la fenêtre en poussant des cris aussi stridents que des rires d’enfants.

-         Viens, disent-elles, il te faut à présent oser car ici commence le royaume des ténèbres où règnent sans partage l’armée des bruits, des craquements suspects et des frissons. Tu me raconteras les écailles du temps usant l’eau de tes yeux, le fantôme du désir qui glisse sans cesse le long de tes reins comme un enfant sur un toboggan, le goût acidulé et sucré de toutes ces îles nées sur ton corps, la respiration rauque de l’attente sur le quai du port, le sifflet d’un train déchirant comme un scalpel le ventre d’une gare…

 

Charmé par le long discours de ces mystérieux volatiles, je pris la route et bientôt, devant moi, la ville brandissait ses bras énormes comme deux pinces géantes de crabe pour m’enserrer. Tel un gigantesque cancer, ce monstre travestissait la nuit. Je m’arrêtai à la porte de la cité. En contrebas, pendant qu’une chute d’eau faisait tourner la roue d’un moulin, tout se transformait. Le doute et l’angoisse s’agitèrent en moi comme un ballet moderne.

La panique gagnait du terrain.

 

La confusion mentale m’installait dans un état voisin de l’hystérie. Le Moi à deux têtes grandissait.

 

            Des chants montaient de la cascade. Le moulin diffusait une petite musique douce. La roue qui s’était détachée de la bâtisse roulait sur le bord de l’eau parmi des femmes à la nudité à peine voilée de lumière. Je fus alors possédé par mon imagination délirante où plus rien ne s’enchaînait naturellement. Je ne m’expliquais pas par quel miracle la roue du moulin courait de plus en plus vite sur le rivage et participait à la farandole. Je dévalai rapidement la pente encombrée de buissons épineux. Une fois arrivé au bord de la rivière, je discernai très nettement le visage de toutes ces femmes dont la couleur des cheveux changeait à chaque passage. Je me mis à courir dans tous les sens vers chacune d’elles en leur demandant où nous étions et qui j’étais ? Sans aucune réponse, le manège perdurait. Et plus ces manigances persistaient, plus je m’énervais. Après un temps, je devins furieux et parvins alors à en saisir une. Je me ruai sur elle avec une bestialité injustifiable et une désespérance seule capable de jouissance. Je réduisis à néant le très léger voile qui la protégeait puis dans l’optique de trouver, dans ce qui me paraissait être un jeu, la thérapie capable de soutenir et nourrir mon délire, je ne me contrôlai plus. Convaincu que pour dominer les éléments apparemment libres et indépendants de toute volonté, il me fallait dans un premier temps les posséder, les triturer, les briser pour pouvoir finalement les reconstruire ; les inclure dans la reconstruction d’un soi.

Il n’y avait qu’à laisser agir ma révolte puisque la solitude était déjà là…

 

            …L’étrangère que j’avais saisie gisait dans le feuillage humide. Elle semblait me regarder fixement, le visage très serein. Ses lèvres esquissaient le sourire d’une caresse. Moi, debout et pétrifié, je la regardais avec une tendresse infinie. Je n’attendais plus rien. Elle était là, blanche, longue, nue, paisible. Sur son ventre semblait être inscrite la mention : n’habite pas l’adresse indiquée, retour à l’envoyeur.

En lisant cela, je me mis à hurler, de toute ma terreur, ma propre adresse. Je me dirigeai en titubant jusqu’au moulin pour chercher de l’aide mais toutes les femmes avaient disparu. Il ne restait qu’une mélodie légère sur le sol qui m’appelait par mon nom.

 

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