Mémoire d’un poète
Après avoir parcouru un long chemin sur une route difficile, à bout de souffle, découragé, j’allais renoncer à poursuivre mon voyage, m’asseoir sur le bas-côté et attendre que l’ordre des choses
me reprenne et m’emporte pour un pays inconnu. Contraint à accepter mon sort, quand soudain, j’aperçus ce qui ressemblait à un bout de tunnel, un cul de sac : un fond de poche. Là, un
portail immense, lourd, massif se dressait devant moi comme l’entrée d’un château médiéval avec une ouverture découpée à hauteur d’homme dans le milieu.
Dans un sursaut d’espoir, je poussai la porte et aussitôt le ciel s’empala sur des rires pointus, acides, tranchants, qui bien que ne me concernant en rien, m’éclaboussèrent de leur médiocrité.
Derrière moi, aucun regret. Seules des langues gluantes dépassaient des pierres et s’étalaient comme une lave incandescente sur le passé en proférant des sacrilèges mensongers, honteux,
diffamatoires. Au fur et à mesure que je m’éloignais de cette lumière, celle-ci me semblait de plus en plus jeune (à vous rendre la jeunesse inutile). Bientôt la porte se referma. Ç’en était fini
des orages verts sur les marais de chiffons pendus, des sourires trompeurs, des amitiés intéressées, aux couteaux acérés guettant l’instant propice pour glisser leurs jambes en travers de
mon pas.
Je ne sais plus, aujourd’hui, quelle est cette nouvelle porte que je viens à présent de franchir, comme si un palier de plus, gravi vers l’avenir devait forcément m’élever, une projection en
direction de la mort. Ce que je sais, c’est qu’elle est nouvelle et je pressens que quelque chose va changer se transformer, renaître de ses cendres.
Dans un premier temps, ce sont les planchers mouvants qui m’ont accueilli de leurs grincements les plus glauques. De toutes parts fusaient les chuchotements, les assourdissants non-dits. Des
coins trop sombres. Le rêve-désirant, lui, était encore là, en chien de fusil. Là les yeux verts.
Dame illusion est arrivée sans surprise dans un ahurissant galop du cœur, surgissant d’une crypte aux songes avilis, ensanglantée, un soir où l’ambre avait bouffé l’azur, munie de sa longue
lance, d’une verge faible traînant sur le sol jusqu’à crever l’horizon, de ses yeux de sphinx jaunes et rouges, de ses dents de prie-dieu et de ses mains de sucre. Elle se tenait immobile,
debout, au milieu d’un chemin que j’avais longé depuis la dernière porte.
Elle ne me troubla pas, je l’avais pressentie, habitué à des réminiscences d’outre tombe qui me l’avaient fait croiser quelques fois entre l’ombre et la lumière, infiniment aimante d’un côté
comme de l’autre.
Moi ?
Ces moi multiples, qui me composent et qui s’expriment, se déplacent, comme une armée, une horde gigantesque d’ombres aveuglantes. Nous, moi et moi et moi encore, l’âme et le corps, la matière et
le néant. Ces innombrables démons qui se fédèrent en JE…
A cet instant précis, il est possible que j’aie franchi d’une seule enjambée plusieurs portes. Peu importe ! L’étiolement sur ce long chemin absorbait tout l’or des bronzes. J’avalais
tout ce qui, sombrement épuisé, tombait de moi jusqu’à ce que ma glotte cogne au visage de la nuit. Il n’était pas question d’en laisser perdre sur ce chemin qu’après tout je n’avais pas choisi,
et sur lequel j’étais un étranger. Les éléments eux-mêmes tentaient d’exploiter mon ingénuité, mais il y avait toujours une pierre rugueuse pour s’infiltrer entre l’asphaltite et moi, une plaie
où enfoncer le doigt, pour ne pas oublier qu’il y aura continûment à l’horizon du rêve une porte pour contenir l’envol.
De vieux chinois ont passé le pont… Il y a toujours les chats gros et rouquins sur la brèche grise en quête d’un soleil éphémère et toujours, sous l’arche, l’ombre des fous qui luttent depuis la
première lune avec la raison et l’éternel. Leurs pas piétinent les miettes de voix muettes de ceux qu’un rayon de lumière assassina. Les torrents n’effaceront jamais les monstres de Goya. Une
fois encore ils chausseront leur rugissant tumulte et procèderont à la multiplication des nuits pour réfuter l’instant.
Je vous parle avec des mots que seuls les poètes connaissent, et, du même fait, je me vois condamné et exclu par ceux qui, hermétiques à la poésie, développent une allergie et font un rejet
violent de celui qui a osé. Celui dont la gueule lance des agates célestes comme une salve de flèches en bois d’amour tendre et en quête de ventres rouges pour s’implanter, germer et se ramifier
au delà de l’espoir. Celui qui parvient à se hisser guitare aux dents, comme se hisserait un pavillon rebelle à la mâture d’un navire fantôme, la tête blanche sur fond noir pour crier ma révolte
et flotter, comme aux cabanes des pêcheurs les filets s’élancent et se débattent dans le vent pour survivre.
Sous mon pied, que le voyage a su sculpter, gît la toison pauvre de mes ans. Mon genou s’immerge au plus profond de mes songes, ma tête explose dans un ciel rempli de feux follets. Autour de moi,
comme une tornade, le ténébreux simulacre des marais, que je suis prêt à échanger contre la respiration apaisante d’un orgue de lapin gris, virevolte.
Celui qui sait que les femmes ont des regards de bûcherons et qui malgré tout reste désespérément arbre. Celui que le temps n’a pas encore vaincu tout à fait et qui t’espère « toi :
amour », son ultime porte.
Je soutiens que mon désir est un manque ; ce vide plein de ton absence, cet appel d’un futur habité par tes yeux, un temps d’attente du jour à naître comme une promesse de bonheur. Toi à qui
le passage n’a pas suffi, et qui y reviens généreuse de ton âge. Tu y reviens avec la foi liquide. Ton bras déroule des saisons en hiver, des hivers en rêve, cette illusion où tu reviens sans
cesse comme un remords, une plaie ouverte par les doigts volontaires et absurdes.
Le désir est en moi, comme le ver est dans le fruit ; jusqu’à l’insoutenable douleur du plaisir. Je rêve, j’attends, je m’étire jusqu’aux limites du peut-être en tentant de retenir le temps
par la bride, de retarder le bouquet final de mes fantasmes parce qu’au bout de mes simulacres il y a la déception. Le plaisir est incontestablement moins grand que le désir. Derrière la dernière
porte, il y a la mort.
Ce que je sens de toi, c’est ce que j’en imagine au moindre bruissement, le prolongement d’un soupir. Au vide des arêtes de mur se substituent les ailes légères et les ronces d’oubli.
Tu y reviens. Le cerf après son brame enfonce dans les bois la douleur forte de ses rameaux. Dans tes pas le temps se perd. Il ne chantera plus la crainte des caresses ni la peur d’un regard à ce
monde nouveau. Tu y reviens, la tête sur le mur cent fois s’écrase.